BLAZÉ.E.S

Le corps en mouvement, sous toutes ses coutures.

Ils ont couru, flotté, dormi, dansé. 5 défilés qui ont réinventé ce que signifie bouger sur un podium.
Y-3 et le corps en transe 
(Collection printemps-été 2026, Palais Brongniart à Paris)
C’est dans une obscurité quasi totale que le label Y-3 a laissé apparaître des danseurs sous une couche de fumée blanche. Iels ont d’abord avancé lentement, au rythme d’une musique sourde, avant de prendre possession du podium par des mouvements qui se sont peu à peu intensifiés. Mais ce n’est que progressivement que l’on a pu découvrir, sur leurs corps, la nouvelle collection de la marque, née de la fusion entre Adidas et Yohji Yamamoto. Le corps humain est ainsi devenu l’interprète d’une chorégraphie à la fois textile et somatique. La performance des danseurs, dirigée par la chorégraphe portoricaine Kiani Del Valle, a été pensée pour rendre hommage à la danseuse Pina Bausch, avec laquelle Yohji Yamamoto a travaillé dans les années 1990. 
Mais la collection, elle, a été pensée pour le mouvement, au sens le plus littéral possible. Plutôt qu’un catwalk classique, les mannequins se sont contorsionnés, ont dansé, se sont pliés, se sont tordus et se sont même étirés dans une transe qui n’avait plus rien à voir avec un défilé traditionnel. Bref, le vêtement est mis à rude épreuve et s’est incarné à la perfection. Puisque la sobriété reste la signature indéfectible de Yohji Yamamoto, la marque n’a pas laissé de place au doute et a présenté des pièces majoritairement noires ou blanches. L’ensemble des costumes de la collection, amples et confortables, rappelle également l’essence d’Adidas avec ses coupes sportives. Ces vêtements sont ainsi réinventés, mettant en lumière leur malléabilité.
Comme des Garçons et le corps qui déborde
(Collection printemps-été 1997, Paris)
Comme au cinéma, la mode a ses classiques : « Body Meets Dress, Dress Meets Body », aussi connue sous le nom de « Lumps and Bumps ». Ce défilé emblématique a eu un impact très important dans l’industrie de la mode, mais surtout dans les liens qu’entretient la mode avec le corps et le mouvement. Présentée par Rei Kawakubo à Paris dans un silence presque sacré, la collection a laissé les corps parler d’eux-mêmes. Volumineux, bossus, désordonnés… Les corps des mannequins ont adopté une forme jamais envisagée auparavant, à travers des robes et des jupes asymétriques aux motifs vichy, rembourrées à la taille, à la poitrine ou encore aux épaules. 
À l’époque, certaines personnalités ont vu dans la collection de la créatrice japonaise une sorte de défiguration des silhouettes. Rien d’étonnant lorsque la mode connaissait, à cette même période, l’âge d’or des corps parfaitement sculptés et de la sensualité tom-fordienne. Mais d’autres, y ont perçu une nouvelle manière d’apprivoiser le mouvement. C’est d’ailleurs après avoir repéré cette collection que le chorégraphe new-yorkais Merce Cunningham a proposé à Rei Kawakubo de concevoir les costumes de son ballet intitulé Scenario
Le chorégraphe confiait alors aimer la façon dont les formes des costumes se transformaient sur les corps. « Si vous voyiez la personne de face, vous vous attendriez à une certaine image familière. Mais lorsqu’une personne se retourne, vous voyez une image totalement différente, ce qui est assez inattendu d’après la forme du costume », précisait-il à propos de la collaboration. Les costumes de Scenario reprenaient ainsi le rembourrage façon Lumps and Bumps de Comme des Garçons, modifiant radicalement les proportions des danseurs, leurs mouvements ainsi que leurs relations spatiales entre eux. 
Carol Christian Poell et le corps flottant
(Collection printemps-été 2004, Canal du Naviglio Grande à Milan)
Et si le mouvement n’était pas engendré par les mannequins eux-mêmes, mais plutôt par l’environnement qui les entourait ? Pour son show intitulé « Mainstream Downstream », le designer autrichien Carol Christian Poell n’a pas choisi de faire défiler sa collection sur un podium classique, mais plutôt sur le canal sale et pollué du Naviglio Grande, situé dans le sud de Milan. 
Maintenus à la surface par de simples flotteurs gonflables, les corps des modèles dérivaient au fil du courant, bras écartés, en forme de croix, rappelant étrangement l’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci. Pas un seul pas, ni un seul geste… Les mannequins, exposés telles des charognes, étaient immobiles mais complètement happés par le mouvement de l’eau. Cette dérive a ainsi semé une atmosphère quelque peu troublante du côté des spectateurs du défilé. Parmi eux, Karlo Steel se souvient que son cœur s’est effondré : « […] je me suis dit : ‘‘Oh non, c’est terrible », ça ressemblait au cadavre de quelqu’un. » Mais c’était, sans le savoir, l’une des œuvres les plus connues de Carol Christian Poell, et même l’une des rares présentations que le créateur a réalisées au tournant du millénaire.
Mais quel message le designer souhaitait-il transmettre à travers cette mise en scène ? D’une part, avec le terme « Mainstream », Carol Christian Poell faisait allusion à la mode commerciale, c’est-à-dire le côté hyper consommable d’une industrie produite en série. D’autre part, « Downstream », littéralement « en aval », évoque la descente, la pollution, mais également l’écoulement naturel et inexorable de l’eau. Ainsi, on comprend que le créateur se positionnait lui-même en aval du mainstream, délibérément en marge du grand public et de ses logiques marchandes. Il rejoignait ainsi quelques-uns de ses confrères, à l’image d’Helmut Lang ou de Martin Margiela, figures emblématiques de cet éloignement volontaire vis-à-vis de l’industrie de la mode.
AVAVAV et le corps qui performe
(Collection printemps-été 2025,  Milan)
Beate Skonare Karlsson, directrice artistique de la marque AVAVAV, nous a toujours habitué.es à ses shows très tape-à-l’œil. Pour sa collection intitulée « Forza e Coraggio », « Force et Courage » en français, elle en maîtrise désormais toutes les recettes. D’abord, la créatrice suédoise investit un lieu insolite, ici, c’est un stade d’athlétisme milanais. Puis elle surfe sur les tendances du moment. À cette période, l’imaginaire collectif était encore tout imprégné des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024, omniprésents sur les réseaux sociaux. Ainsi, le terrain de jeu était tout trouvé.
La cerise sur le gâteau : les mannequins ne marchent pas, ils courent. Ou plutôt, ils trottinent de la façon la plus ironique qui soit. Certains miment l’essoufflement, d’autres simulent un point de côté ou un cri de victoire, comme s’ils participaient à un véritable championnat. Et contrairement à une course traditionnelle, les mannequins ne s’élançaient pas côte à côte, mais les uns après les autres. Une mise en scène façon AVAVAV que l’on pourrait facilement reconnaître parmi tant d’autres.
Défilé en collaboration avec adidas Originals oblige, la collection célèbre le sport ainsi que ses uniformes : le tennis, l’équitation, le cyclisme… Même des références au ski ont fait leur apparition, avec la présence de doudounes ainsi que de moufles XXL à trois doigts. Ce défilé mériterait bien la médaille d’or, n’est-ce pas ?
A.F. Vandevorst et le corps somnambule
(Collection printemps-été 1999, Paris)
C’est un défilé qui donnerait presque envie de rêver… En même temps, difficile d’y résister quand les modèles dorment à vos côtés. Le duo de designers anversois derrière A.F. Vandevorst, Filip Arickx et An Vandevorst, érigeait une installation obsédante : des modèles tapissent le périmètre d’un vieux dortoir et leurs corps se courbant langoureusement sur des lits d’hôpital. Un décor qui pourrait presque donner froid dans le dos !
Une par une, les modèles ont pris vie de leurs lits de malades au hasard pour se promener entre les invités assis. Pour orchestrer cette mise en scène imprévisible, A.F. Vandevorst a déclaré : « chaque fille avait une petite lumière cachée dans ses mains, connectée à un standard. Chaque fois que nous voulions qu’une fille se lève, la lumière brillait en rouge dans la paume de sa main. »
Dans un premier temps, le vêtement révèle une toute autre dimension lorsque les pièces sont mises au repos sur les lits d’hôpital. Légers ou lourds, transparents ou opaques, les tissus demeurent statiques, comme endormis eux aussi. Puis vient l’effet de surprise. Lorsque la mannequin se réveille et devient la somnambule du défilé, le vêtement se réveille avec elle. Il prend vie, s’anime au rythme de la démarche, et s’approprie peu à peu le mouvement de l’espace qui l’entoure. Le tissu inerte devient alors tissu vivant.
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By ClemBodeau2023