Carol Christian Poell et le corps flottant
(Collection printemps-été 2004, Canal du Naviglio Grande à Milan)
Et si le mouvement n’était pas engendré par les mannequins eux-mêmes, mais plutôt par l’environnement qui les entourait ? Pour son show intitulé « Mainstream Downstream », le designer autrichien Carol Christian Poell n’a pas choisi de faire défiler sa collection sur un podium classique, mais plutôt sur le canal sale et pollué du Naviglio Grande, situé dans le sud de Milan.
Maintenus à la surface par de simples flotteurs gonflables, les corps des modèles dérivaient au fil du courant, bras écartés, en forme de croix, rappelant étrangement l’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci. Pas un seul pas, ni un seul geste… Les mannequins, exposés telles des charognes, étaient immobiles mais complètement happés par le mouvement de l’eau. Cette dérive a ainsi semé une atmosphère quelque peu troublante du côté des spectateurs du défilé. Parmi eux, Karlo Steel se souvient que son cœur s’est effondré : « […] je me suis dit : ‘‘Oh non, c’est terrible », ça ressemblait au cadavre de quelqu’un. » Mais c’était, sans le savoir, l’une des œuvres les plus connues de Carol Christian Poell, et même l’une des rares présentations que le créateur a réalisées au tournant du millénaire.
Mais quel message le designer souhaitait-il transmettre à travers cette mise en scène ? D’une part, avec le terme « Mainstream », Carol Christian Poell faisait allusion à la mode commerciale, c’est-à-dire le côté hyper consommable d’une industrie produite en série. D’autre part, « Downstream », littéralement « en aval », évoque la descente, la pollution, mais également l’écoulement naturel et inexorable de l’eau. Ainsi, on comprend que le créateur se positionnait lui-même en aval du mainstream, délibérément en marge du grand public et de ses logiques marchandes. Il rejoignait ainsi quelques-uns de ses confrères, à l’image d’Helmut Lang ou de Martin Margiela, figures emblématiques de cet éloignement volontaire vis-à-vis de l’industrie de la mode.