MODE

Vers une mode post-humaine ? Quand la mode restructure le corps.

Et si la mode ne se contentait plus de nous habiller, mais qu’elle décidait de remodeler carrément notre corps ? En tout cas, certains créateurs semblent bien décidés à nous transformer en une nouvelle version de nous-mêmes !
Une femme ouvre le show en portant une prothèse sculptée en forme d’abdominaux saillants. Un homme, lui, arbore une poitrine généreuse et rebondissante… Chez Duran Lantink, présenté lors de la dernière Fashion Week de Paris, les corps s’hybrident sans complexe. L’anatomie devient un terrain d’expérimentation… ou devrions-nous plutôt parler de provocation. Elle génère des formes humaines alternatives, presque post-humaines. Au-delà du choc visuel, ce travail peut nous amener à nous interroger profondément sur notre rapport à l’identité.
Pourquoi ce besoin de réinventer le corps, si ce n’est pour contester les diktats normatifs ? Les silhouettes du designer néerlandais jouent sûrement avec les extrêmes pour mieux dénoncer les injonctions à la perfection. Même esprit subversif chez Jiawei Han, qui pousse l’esthétique du corps artificiel à son paroxysme. Son ensemble “costard-cravate” moulé en silicone est une véritable mise en scène du fantasme masculin, version hypertrophiée. Torse bodybuildé, jambes disproportionnées… Ici, le vêtement devient une extension de l’égo, voire une satire des idéaux virils que la société continue de glorifier. 
Mais ces mutations ne sont pas sans écho. Elles témoignent d’une tendance plus large où l’industrie de la mode ne se contente plus d’habiller le corps, mais le sculpte. Lors du dernier défilé Rokh, les silhouettes semblaient porter des sculptures de plâtre moulé, comme figées dans une étreinte surréaliste. Bras et bustes fusionnaient avec ceux des mannequins, brouillant les frontières entre le vêtement et la chair. « La pièce représente à la fois une forme de protection, par la matière, mais aussi une assurance, avec ce corps nu et sensuel qui se révèle », confiait Rok Hwang à Numéro Magazine.
Enfin, inutile de jouer à cache-cache : Schiaparelli est partout… Daniel Roseberry sculpte des silhouettes longilignes qui célèbrent la femme à travers les ornements anatomiques emblématiques de la maison. Au cas où l’on n’aurait pas bien entendu, boucles d’oreilles en forme d’oreille ou d’œil, bagues imitant les phalanges… De quoi avoir la mainmise sur le style. Le corps devient bijou et le bijou prolonge le corps, jusqu’à semer le doute : accessoire ou excroissance précieuse ?

 

Le corps réinventé, mais pas tant que ça…
Vous vous en doutez… La mode est un éternel recommencement. Façonner un corps à travers les vêtements ne date pas d’hier ! On sculpte, on transforme, on triche un peu… Après tout, pourquoi se contenter d’un seul corps quand la mode permet d’en changer au gré des saisons ? Parmi ceux qui ont repoussé les limites de la silhouette, un nom revient souvent : Rei Kawakubo. En 1981, elle débarque à Paris et bouscule tout sur son passage avec des vêtements aux volumes démesurés qui semblent défier les lois de l’anatomie. Plus d’une décennie et demie plus tard, elle récidive avec sa collection printemps 1997, Body Meets Dress, Dress Meets Body. Surnommé le défilé des « lumps and bumps » (bosses et protubérances), ce show présente des robes en vichy tubulaires, rembourrées de façon complètement aléatoire. Une silhouette hybride qui, à l’époque, suscitait autant d’admiration que d’interrogations. « C’est notre rôle de remettre en question les conventions », confiait-elle alors à Vogue. « Si nous ne prenons pas de risques, qui le fera ? ».
Mais bien avant Rei Kawakubo, d’autres créateurs avaient déjà fait du vêtement un outil d’architecturealisation du corps. Dans les années 1950, Christian Dior imposait le New Look : tailles étranglées, hanches arrondies, bustes sculptés… Une silhouette pensée comme un édifice grandeur nature. Aujourd’hui encore, ses robes Corolle et son tailleur Bar restent l’incarnation parfaite de cette mode où l’on ne s’habille pas, mais où l’on se structure. Cette transformation du corps par la mode, dans un sens presque architecturale, sera plus tard poussée encore plus loin par des créateurs comme Hussein Chalayan, Alexander McQueen et ses emblématiques Armadillo boots, qui allongent les jambes d’une façon presque inhumaine, Thierry Mugler ou encore Louis Vuitton métamorphosant la femme en créature chimérique : mi-robot, mi-insecte ou femme amphibie… Tous ont exploré les frontières du corps et du vêtement. 
Comme un moyen de se libérer 
Pourquoi vouloir recréer un vêtement « corporel » alors que nous possédons déjà le nôtre ? Nos épaules, déjà lestées par les injonctions esthétiques, n’ont-elles pas assez à porter ? Mais, peut-être est-ce surtout là que réside l’intention des designers : offrir non certes un vêtement, mais également un nouveau corps, façonné pour mieux résister aux regards ou pour mieux correspondre à nos fantasmes contemporains ?
Depuis toujours, la mode modèle les corps autant qu’elle les pare. Crinolines et corsets, chaque époque a redessiné ses propres idéaux. Aujourd’hui, les corsets ont disparu, néanmoins les normes, elles, se sont diffusées partout. Sur Instagram, sur TikTok, dans les filtres qui lissent les peaux et étirent les jambes. Le corps parfait est devenu une sorte de projet de vie : mince, mais musclé, androgyne, mais sexy, athlétique, mais gracieux. Bref, un casse-tête impossible. Alors, face à ce modèle inaccessible, pourquoi ne pas s’inventer autrement ? C’est ce que proposent certains créateurs, en poussant à fond les limites du corps.
Déjà, dans les années 90, Jean-Paul Gaultier l’avait compris avec ses fameux seins en cônes pour Madonna : exagérer les formes, en faire des armes de revendication plutôt que des objets de contrôle. Aujourd’hui, Gareth Pugh efface les corps sous des armures futuristes. Issey Miyake les fait évoluer au rythme de ses plis mouvants. Rick Owens et Heliot Emil, eux, les enferment dans des doudounes démesurées, comme des boucliers contre le monde extérieur. Devant ces contraintes, la métamorphose du corps devient une nouvelle forme d’expression.
Aller en haut
By ClemBodeau2023