MODE

L’algorithme au service de la mode.

Scroll après scroll, like après like, l’algorithme tisse les nouvelles tendances plus vite que les aiguilles d’un atelier.
La mode a toujours été une affaire de transmission. Longtemps, le schéma était ainsi : les designers déclenchaient les tendances, les journalistes spécialisés les validaient puis les examinaient, avant qu’elles ne soient assimilées par une communauté de passionnés. Les marques adoptaient également une approche conservatrice en matière de marketing, privilégiant la publicité papier, complétée par des campagnes d’affichage disséminées dans les grandes villes ou quelques annonces numériques. Mais ce paradigme est-il en train de se transformer ? Il faut dire qu’aujourd’hui, une collection n’a plus besoin d’une mise en avant dans un magazine de mode pour se démarquer. Une silhouette, un détail stylistique ou même une mise en scène extraordinaire suffisent à générer une onde de choc, propulsée par la viralité des plateformes sociales. Dans ce nouveau système, où la désirabilité se mesure en vues, en partages ou en hashtag, qui détient réellement le pouvoir d’orienter les tendances ? Les créateurs ? Les médias ? Ou un acteur plus silencieux : l’algorithme ?
Miroir, mon beau miroir, quelle est la prochaine tendance ?
Dans l’ombre, ce sont les mécanismes algorithmiques qui orientent aujourd’hui la consommation de la mode. Sur TikTok, Instagram ou Youtube, les tendances émergent selon des logiques de recommandation qui reposent sur des données d’engagement : partages, likes, commentaires et durée de visionnage. Ce qui faisait autrefois la singularité des tendances est désormais soumis à une logique de performance chiffrée. La viralité n’est donc plus une conséquence du succès, mais elle en est devenue la condition.
Si les designers cherchaient autrefois à créer pour défendre une cause ou concevoir une pièce intemporelle, ceux d’aujourd’hui semblent parfaitement intégrer les règles du jeu imposées par l’algorithme. Les collections ne sont plus seulement pensées pour les podiums, mais pour capter l’attention sur un écran. Jonathan Anderson anciennement chez Loewe, Glenn Martens pour Diesel (et Maison Margiela) ou encore Demna (précédemment chez Balenciaga puis chez Gucci) façonnent des silhouettes immédiatement reconnaissables, quitte à ce qu’elles soient plus spectaculaires que réellement portables.
On se souvient de la robe-spray de Coperni, vaporisée en direct sur Bella Hadid, des top cabas XXL en satin signés Loewe, agrémentés d’aiguilles de couture disproportionnées, ou encore du défilé Coperni privatisant Disneyland Paris, convoquant notre âme d’enfant. Jacquemus investissant le Château de Versailles, Vetements transformant un McDonald’s en catwalk… De quoi déguster ses frites en guise de pop-corn face au show. Et pour maximiser l’impact des défilés, les marques misent aussi sur le star power. Ronaldinho chez KidSuper, Doechii pour DSquared2, ou encore l’omniprésence des égéries du moment, comme Margot Robbie pour Chanel ou Bad Bunny chez Calvin Klein… Viralité garantie ! En bref, peu importe le vêtement, tant que l’image circule.
Un code qui peut perdre le fil …
Loin d’être une simple évolution technologique, l’algorithme pourrait aboutir à une standardisation des tendances, où l’innovation céderait sa place à l’optimisation de son impact sur les réseaux. Prenons l’exemple des baskets Bekett d’Isabel Marant. Il suffit qu’une influenceuse les stylise aisément pour que sa vidéo atteigne des millions de vues. Très vite, l’objet du désir se transforme en phénomène de masse : chacun ressent le besoin de posséder cette paire, persuadé que tout le monde la porte déjà. Plus il nous expose à une tendance, plus il accélère son essoufflement. Ce qui semblait à la mode hier devient saturé aujourd’hui, précipitant peu à peu sa disparition. Combien de tendances frappantes avons-nous vues apparaître et disparaître en l’espace de quelques semaines ? Le motif léopard, le Balletcore, la jupe par-dessus le pantalon, les tabis… Autant d’esthétiques qui surgissent avec force avant d’être éclipsées par la suivante, sans même avoir eu le temps d’être véritablement adoptées.
Loin du bruit des tendances éphémères, certaines maisons cultivent une approche plus discrète et réfléchie de la mode. Lemaire, par exemple, privilégie un vestiaire conçu pour durer, où la qualité des matières et la fonctionnalité des pièces priment sur l’effet de surprise. Ici, pas de collections pensées pour l’écran ni de silhouettes exagérément spectaculaires, mais une élégance sobre et intemporelle. Cette vision se traduit aussi dans le choix des mannequins sur Instagram : loin des visages ultra-médiatisés, la marque mise sur des personnalités plus confidentielles. En ce qui concerne The Row, la marque londonienne adopte une posture tout aussi singulière. Son compte Instagram, loin des campagnes publicitaires classiques, fonctionne comme un moodboard visuel, mêlant références architecturales, archives et inspirations artistiques. Plutôt que de saturer les réseaux de contenus promotionnels, la maison mise sur la rareté, cultivant un mystère qui renforce son prestige. 
Notre style nous appartient-il encore vraiment ?
Et si l’algorithme ne façonnait pas seulement les tendances, mais aussi notre propre rapport au style ? Un article du ELLE Québec montre que Kyle Chayka, auteur de Filterworld : How Algorithms Flattened Culture, observe depuis plusieurs années l’impact croissant des algorithmes sur la mode et la culture. En 2016, il identifie un phénomène qu’il nomme « AirSpace » : cette esthétique homogène qui uniformise les cafés, centres commerciaux et espaces publics du monde entier, indépendamment de leur localisation géographique. Aujourd’hui, cet « AirSpace » a cédé la place à une nouvelle réalité qu’il baptise Filterworld. Selon lui, nos goûts culturels ne sont plus façonnés par des choix individuels, mais par des recommandations algorithmiques qui privilégient la visibilité au détriment de la diversité. 
En matière de mode, cela signifie que nos préférences vestimentaires sont de plus en plus influencées par ce que l’algorithme choisit d’amplifier. L’impact est d’autant plus frappant que les cycles de production des marques ont fini par s’aligner sur le rythme effréné des réseaux sociaux. « Les calendriers de production ont épousé les cycles de tendance des médias sociaux », explique Chayka. « En tant qu’art éphémère par excellence, la mode évolue aujourd’hui à la vitesse des mèmes. Avec des délais d’expédition quasiment instantanés, nous consommons les vêtements avec la même rapidité que le contenu qui défile sur nos écrans ». 
Alors, si l’algorithme régit nos désirs et nos habitudes vestimentaires, restons-nous réellement maîtres de nos inspirations ?



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By ClemBodeau2023